Coup de filet en optique : un système de fraude estimé à 12 millions d’euros par an démantelé

Le 29 Septembre 2026

Une enquête menée par le parquet de Paris et l’Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI) a mis au jour un système présumé de fraude aux remboursements dans le secteur de l’optique. Le préjudice est estimé à environ 12 millions d’euros par an.

Par Ludivine Aubin-Karpinski
Fraude

Un nouveau dossier vient s’ajouter à la liste des affaires de fraudes qui préoccupent aujourd’hui le secteur de l’optique. Le 24 septembre, onze personnes, dont trois opticiens et trois présidents d’associations de santé, ont été déférées devant le procureur de la République de Paris. Elles sont poursuivies pour escroquerie et blanchiment en bande organisée.

Placées sous contrôle judiciaire, les personnes mises en cause sont soumises à plusieurs obligations et interdictions : pointage régulier auprès des services de police, interdiction de gérer une société ou de présider une association, interdiction de contact entre certains protagonistes et, selon les cas, versement d’un cautionnement compris entre 1 500 et 15 000 euros.

Onze autres personnes physiques ainsi que quinze personnes morales sont également convoquées aux audiences. Selon les éléments communiqués par l’OCLTI, 22 personnes doivent être jugées en juin 2027 devant le tribunal correctionnel de Paris, parmi lesquelles deux ophtalmologues, dix opticiens et cinq centres d’ophtalmologie.

Un système d'ordonnances fictives

L’enquête préliminaire a débuté en 2025, sous la direction de la section économique et financière du parquet de Paris, à la suite de signalements effectués par des mutuelles de santé. Confiées à l’OCLTI, avec la participation notamment de l’Assurance maladie, de l’Urssaf et des services financiers, les investigations ont donné lieu à de multiples perquisitions entre janvier et juillet 2026 dans des magasins d’optique, des centres de santé et des cabinets d’ophtalmologie.

Selon les enquêteurs, le système présumé reposait sur une organisation entre assurés, opticiens et prescripteurs, avec pour objectif de maximiser artificiellement les prises en charge par les complémentaires santé et l’Assurance maladie. Le mécanisme aurait notamment reposé sur des ordonnances fictives et des facturations sans rapport avec les besoins médicaux réels des patients, « afin de maximiser les remboursements des mutuelles et de l’Assurance Maladie », indique l’OCLTI.
En contrepartie, des assurés auraient bénéficié de remboursements indus sous la forme d’avoirs, leur permettant ensuite de choisir différents produits d’optique (montures de luxe, solaires...). Pour les opticiens impliqués, le dispositif aurait généré une activité commerciale artificiellement gonflée ; pour les ophtalmologistes, « une patientèle abondante, particulièrement recherchée par des centres de santé ainsi dévoyés de leur statut officiel d’association à but non lucratif ».

Selon l’OCLTI, 12 millions d’euros par an auraient été détournés dans le cadre de ce système depuis 2023, mais ce pourrait être l’arbre qui cache la forêt : les enquêteurs soupçonnent un volume de fraude d’environ 250 millions d’euros.

La profession veut renforcer les dispositifs de contrôle

La Fédération nationale des opticiens de France (FNOF) a annoncé son intention de se constituer partie civile dans cette affaire, « pour défendre les intérêts et l’honneur des opticiens sur lesquels ces escroqueries jettent le discrédit », explique son président, Hugues Verdier-Davioud. Depuis décembre 2025, celui-ci accompagne l’OCLTI dans ses investigations, en apportant son expertise sur les pratiques professionnelles du secteur. Cette collaboration a contribué à établir une grille permettant de distinguer les pratiques conformes de celles susceptibles de relever de la fraude.

Sur LinkedIn, Jean-François Porte, président du Rassemblement des Opticiens de France (ROF), a salué le travail du parquet de Paris et de l’OCLTI. « Cette affaire nous fait honte, a-t-il réagi. Elle salit le travail des 45 000 professionnels qui exercent honnêtement chaque jour dans nos 16 000 magasins. Elle donne raison à ceux qui veulent voir dans notre profession un simple canal de dépenses pour les complémentaires. Ordonnances fictives, remboursements détournés, avoirs transformés en montures de luxe. Certains opticiens mis en cause ont admis que plus de la moitié de leur chiffre d'affaires venait de ce système. Ce n'est pas une dérive. C'est un modèle économique bâti sur la fraude. »

Et de souligner la nécessité de renforcer les dispositifs permettant de détecter les pratiques frauduleuses. Les organisations professionnelles travaillent sur des outils de traçabilité reposant sur la blockchain. En septembre 2024, la Fnof a présenté publiquement une solution opérationnelle de conformité.