Un projet ancien
La proposition n'est pas neuve : elle figurait déjà dans le rapport Charges et produits de l'Assurance Maladie pour 2026, publié en juillet 2025, puis dans un rapport conjoint des trois Hauts conseils – pour l'avenir de l'Assurance maladie (Hcaam), du financement de la protection sociale (HCFiPS) et de la famille, de l'enfance et de l'âge (HCFEA) – appelant notamment à une extension de l'interdiction publicitaire aux secteurs optique et audio — le tout dans un contexte de déficit de la Sécurité sociale évalué à 22,1 milliards d'euros pour 2025.
En février 2026, quatre amendements déposés à l'Assemblée nationale (n° 591, 592, 112 et 113) avaient tenté de supprimer le régime dérogatoire autorisant cette publicité. Tous avaient été jugés irrecevables. En mars, le Rassemblement des Opticiens de France (Rof) présentait de son côté une charte d'engagements aux pouvoirs publics, misant sur un encadrement renforcé plutôt que sur une interdiction pure.
Le 4 septembre, un tournant net
C'est lors d'une réunion de concertation organisée le vendredi 4 septembre par la Direction de la Sécurité sociale que le dossier change de nature. Les organisations professionnelles découvrent sur place un projet de texte dont elles n'avaient pas eu connaissance en amont : un arrêté modifiant celui du 21 décembre 2012, qui exclurait purement et simplement les dispositifs médicaux d'optique et d'audition du champ de la publicité autorisée auprès du grand public.
Contrairement aux tentatives précédentes, cette voie ne nécessite qu'une signature ministérielle — sans passage devant le Parlement. Les syndicats disposent d'un délai jusqu'au 20 septembre pour adresser leurs retours écrits à la DSS. Selon Krys Group, l'entrée en vigueur de la mesure pourrait suivre « dès la fin septembre ».
Le calendrier prend un relief particulier : l'échéance du 20 septembre tombe cinq jours avant l'ouverture du SILMO Paris (25-28 septembre), le plus grand rendez-vous mondial de la filière. Le couperet pourrait ainsi tomber la semaine du salon.
Des positions loin d'être unanimes
Si la plupart des voix qui se sont exprimées publiquement dénoncent la méthode et la mesure, le paysage syndical est en réalité plus partagé qu'il n'y paraît. Ce qui pourrait bien constituer un handicap pour la filière dans le bras de fer engagé avec les Pouvoirs publics.
Du côté des organisations professionnelles, le Rof conteste l'absence d'étude d'impact de la mesure et rappelle porter depuis mars une charte de régulation plutôt qu'une interdiction générale.
L'Association des optométristes de France (AOF) pointe un paradoxe de statut : demander aux opticiens de renoncer aux prérogatives des commerçants sans leur reconnaître pleinement un rôle de professionnels de santé. L'association signale par ailleurs un second transfert de charges de l'Assurance maladie obligatoire vers les complémentaires prévu pour janvier 2027 — et s'interroge sur la cohérence d'ensemble de ces différentes réformes.
La Fédération nationale des opticiens de France (Fnof), elle, prend le contre-pied. Son président, Hugues Verdier-Davioud, y voit une occasion de revalorisation : « On ne passera plus pour des camelots », a-t-il déclaré, estimant que la suppression de la communication commerciale rendrait les messages de prévention en santé visuelle plus visibles et plus crédibles.
Quant au Groupement des industriels et fabricants de l’optique (GIFO), lui, défend une position radicalement différente en s’opposant au projet, qu’il juge « disproportionné et inefficace ». Le groupement conteste notamment l’existence d’un lien établi entre publicité et suréquipement, et alerte sur le risque de priver la santé visuelle d’un important vecteur de sensibilisation, dans un contexte où les campagnes de prévention restent limitées. Il redoute enfin un impact économique et industriel pour une filière qui compte plus de 55 000 emplois en France. Le GIFO plaide plutôt pour un renforcement du contrôle et des sanctions contre les pratiques abusives.
Du côté des acteurs de la distribution
Optic 2000 redoute un effet inverse à l'objectif affiché de revitalisation des centres-villes.
Krys Group dénonce une « double peine » : selon le gouvernement a déjà acté fin août, par décret, un transfert d'environ un milliard d'euros de dépenses de santé vers les complémentaires — avec un risque de hausse des cotisations — avant d'envisager, désormais, de restreindre l'accès des Français à l'information sur les prix et les offres. Patrice Camacho, directeur santé du groupe, insiste : « La publicité ne crée pas le besoin de voir ou d'entendre ».
Éric Plat, président-directeur général d’Atol, ajoute un autre angle au débat : celui de l’asymétrie de communication entre les différents acteurs de l’écosystème. Dans une prise de position publiée sur LinkedIn, il s’inquiète notamment du fait que les opticiens puissent se voir privés de leur capacité à communiquer alors que d’autres acteurs, notamment les complémentaires et les réseaux de soins, continueraient à disposer de leviers de communication auprès du grand public. Une situation qui, selon lui, pourrait créer une forme de déséquilibre concurrentiel. Cette inquiétude n’est pas nouvelle chez le dirigeant d’Atol, qui avait déjà souligné par le passé le poids croissant des réseaux de soins dans la relation entre opticiens et consommateurs.
L'argument-clé de la filière : des données, pas des impressions
Plusieurs organisations s'appuient sur la même étude, menée en septembre 2025 par Galliléo Business Consulting pour le compte du Rof auprès de 3 000 porteurs de lunettes : 92 % déclarent renouveler leur équipement avant tout pour un motif visuel ou médical, et 87 % des achats font suite à un examen ayant révélé une évolution de la vue — réalisé dans neuf cas sur dix par un ophtalmologiste. De quoi, selon ces organisations, contredire l'idée d'un marché piloté par la sollicitation publicitaire plutôt que par le besoin de santé.