La myopie reste encore largement méconnue des parents en France : beaucoup connaissent mal les facteurs susceptibles d'en favoriser la progression et ignorent encore l'existence de solutions permettant d'en ralentir l'évolution. Ce déficit d'information en dit long. Dans l'esprit du grand public, la myopie reste une simple gêne que l'on corrige avec des lunettes.
Pour les experts de la santé visuelle, la myopie est aujourd'hui considérée comme une pathologie, du fait de son impact médical et sociétal. Entre l'explosion des chiffres, la multiplication des solutions de freination et le rôle croissant de l'opticien dans le dépistage et le suivi, voici de quoi nourrir vos échanges en cabine et vos réponses aux questions des parents comme des patients adultes. « Nous devons tous nous sentir concernés », résume Martine Loyer, directrice Santé d'Optic 2000.
C'est tout l'enjeu de la conférence organisée le 17 septembre 2026 par Optic 2000 en partenariat avec l'Institut Français de Myopie (IFM), à Paris. Réunissant opticiens, ophtalmologistes et orthoptistes, la soirée a permis de dresser un état des lieux complet de la prévention, du dépistage et de la prise en charge de la myopie. L'occasion également d'officialiser le partenariat avec l'IFM, adossé à l'Hôpital Fondation Adolphe de Rothschild, engagé depuis deux ans.
Le ton de la soirée a été donné d'emblée : la myopie n'est plus seulement un trouble réfractif, mais un véritable enjeu de santé publique. Les intervenants ont rappelé les projections désormais bien connues : à l'horizon 2050, une personne sur deux pourrait être myope dans le monde. En France, une étude de 2022 estime qu'environ 15 % des enfants de 2 à 12 ans sont déjà concernés, comme l'a rappelé la Pr Aude Lecouturier.
Une pathologie qui progresse à grande vitesse
Selon la référence scientifique mondiale sur le sujet (Holden et al., Ophthalmology), la prévalence de la myopie en Europe de l'Ouest devrait passer de 28,5 % en 2010 à 56,2 % en 2050. L'OMS souligne le risque accru de complications sévères qui l'accompagne : décollement de rétine, glaucome, dégénérescence maculaire. En France, l'étude la plus large jamais réalisée sur le sujet (menée par le CHU de Poitiers sur les données de plusieurs millions de patients) a établi que 20,48 % des enfants de 0 à 18 ans et 37 % des adultes sont myopes. On compte ainsi 2,1 millions d'enfants myopes, dont environ 510 000 relevant d'une myopie forte ou évolutive nécessitant une prise en charge prioritaire.
Mais au-delà de sa fréquence, c'est surtout le risque de complications qui mobilise les professionnels. La myopie est évolutive et le risque augmente avec le degré de myopie et avec la longueur axiale de l'œil. La myopie forte est située à partir de -6 dioptries ou d'une longueur axiale supérieure à 28 mm. En deçà, il s'agit d'un simple trouble réfractif qui se stabilise généralement vers 20-25 ans. Au-delà, le risque de complications progresse fortement : il augmenterait d'environ 1,5 fois par dioptrie et de 3 fois par millimètre de longueur axiale. La Dr Elise Philippakis, ophtalmologiste et directrice médicale de l'IFM, a détaillé les principales atteintes liées à la myopie forte, « non exclusives les unes des autres », causes de malvoyance et de cécité : maculopathies atrophiques et tractionnelles, décollement de rétine, glaucomes, cataractes, néovaisseaux myopiques et neuropathies optiques. Un message a particulièrement retenu l'attention : chez le myope fort, l'apparition de corps flottants impose un fond d'œil rapide. Les experts ont aussi insisté sur la nécessité d'un suivi structuré, fondé notamment sur la longueur axiale, la photographie du fond d'œil et l'OCT.
Un coût social et économique qui alarme les autorités
Au-delà de l'enjeu individuel, la myopie non corrigée pèse lourd sur la collectivité. À l'échelle mondiale, la perte de productivité potentielle liée à la myopie non corrigée a été estimée à 244 milliards de dollars pour la seule année 2015, l'essentiel de ce coût touchant l'Asie du Sud et du Sud-Est. En France, l'optique corrective est identifiée de longue date par les pouvoirs publics comme l'un des postes de dépenses de santé qui génère le plus de renoncement aux soins, en raison du reste à charge pour les familles. Un enjeu qui va mécaniquement s'aggraver à mesure que la prévalence augmente et que davantage d'enfants nécessitent un suivi et un équipement spécifiques.
Les solutions de freination
Des solutions thérapeutiques existent aujourd'hui. Le Dr Thibault Chapron, ophtalmologiste à l'hôpital Fondation Rothschild à Paris, a détaillé les différentes options. Il a prôné une approche graduée : monothérapie d'emblée si facteur de risque, bithérapie si progression des seuils. Premier impératif ? Sécuriser le diagnostic initial, avec une prescription réalisée sous cycloplégie, que l'un des intervenants a qualifiée de « référence ». Ensuite, place à l'évaluation dans le temps : au-delà de 0,50 dioptrie de progression annuelle après 10 ans, ou de 0,2 mm d'allongement axial, « la solution de freination actuelle n'est pas suffisamment efficace », a-t-il expliqué.
L'arsenal est aujourd'hui varié, avec des niveaux de preuve inégaux. Les verres de freination (technologies DIMS ou H.A.L.T., fondées sur la défocalisation myopique périphérique) réduiraient la progression de 50 à 70 % ; l'intérêt grandit pour les verres de deuxième génération, jugés plus performants chez les plus jeunes. Les lentilles souples de jour ralentiraient la progression jusqu'à 60 % chez certains enfants de 8 à 12 ans, l'orthokératologie (lentilles rigides portées la nuit) de 40 à 70 %, et l'atropine à très faible dose, seul traitement médicamenteux, jusqu'à 80 % selon certaines publications. La lumière rouge (photobiomodulation) est, elle, considérée avec prudence. La chirurgie réfractive corrige la vue mais n'agit pas sur l'allongement de l'œil : elle ne freine pas la myopie et concerne surtout l'adulte.
Un protocole de référence
Le Dr Chapron a ensuite détaillé le protocole de prise en charge de la myopie chez l'enfant et l'adolescent de l'IFM. Il repose sur trois piliers : prévention, diagnostic et prise en charge, freination. Côté prévention, il recommande d'augmenter le temps passé à l'extérieur (au minimum deux heures par jour, temps fractionné possible), de réduire le temps en vision de près en appliquant la règle des 20-20-20 (toutes les 20 minutes, regarder à 6 mètres pendant 20 secondes), de maintenir une distance de lecture d'au moins 30 à 40 centimètres (soit la longueur de l'avant-bras de l'enfant), de limiter le temps d'écran et de privilégier autant que possible un éclairage naturel. Sur ce dernier point, l'exposition à la lumière du jour agit comme un véritable frein biologique à la croissance de l'œil : deux heures quotidiennes d'exposition à la lumière extérieure suffiraient à diviser le risque de myopie par trois. C'est ce même principe qui a conduit certains programmes asiatiques à repenser l'aménagement des salles de classe pour maximiser l'entrée de lumière naturelle.
Optic 2000 et l'IFM outillent le terrain : la Fresque de la Myopie
Le partenariat Optic 2000-IFM prendra une dimension concrète sur le terrain avec la Fresque de la Myopie, un outil de prévention dont le déploiement est prévu à l'automne dans le réseau. Cette initiative se décline en deux jeux distincts, l'un conçu pour les adultes, l'autre pour les enfants, pensés pour faire comprendre, de façon ludique, ce qu'est la myopie et comment en repérer les symptômes, notamment chez les plus jeunes. Mise à disposition des opticiens et des enseignants qui en font la demande, elle offre un support concret pour engager la conversation en cabine (ou directement en salle de classe) sur un sujet que, on l'a vu, la majorité des familles maîtrise encore mal : un bon complément de terrain au protocole de l'IFM.
L'opticien, maillon clé du dépistage et du suivi
Le rôle central de l'opticien dans la prise en charge de la myopie a été souligné par les différents intervenants autour d'une table ronde. Tous ont insisté sur sa mission d'information, de prévention et de sensibilisation, notamment sur les gestes environnementaux, mais aussi sur sa capacité à repérer des signes d'alerte (baisse visuelle brutale, déformations, corps flottants, flashs) et à orienter rapidement vers l'ophtalmologiste. « C'est vraiment le rôle de l'opticien d'orienter le patient et surtout de lui spécifier le degré d'urgence », a insisté [Nom, fonction]. Le suivi des porteurs de lentilles, le dialogue avec le prescripteur sur le choix de l'équipement, ainsi que le retour d'information après adaptation ont également été mis en avant, notamment par la Pr Aude Lecouturier, dans une logique de coopération renforcée entre opticiens, ophtalmologistes et orthoptistes.
Enfin, la monture compte aussi. Chez l'enfant, un centrage optique stable dans le temps conditionne l'efficacité réelle d'un verre de freination. Les fabricants développent de plus en plus de montures pensées spécifiquement pour les jeunes patients (branches ajustables, structures qui accompagnent la croissance du visage) afin que la performance du verre ne soit pas compromise par un mauvais maintien.
Où en est la recherche ?
La technologie H.A.L.T. (Highly Aspherical Lenslets Technology) d'Essilor, intégrée aux verres Stellest, illustre bien l'accélération du secteur. Le principe : une constellation de microlentilles hautement asphériques crée un volume de défocalisation myopique en avant de la rétine, qui agit comme un signal freinant l'élongation du globe oculaire. Les données de l'étude clinique de référence, portée sur deux ans et menée en double insu, montrent une réduction moyenne de 67 % de la progression de la myopie chez les enfants portant les verres au moins 12 heures par jour, comparé à des verres unifocaux classiques. Fait notable : cette efficacité se maintient dans la durée. Le suivi à six ans de la même cohorte, publié plus récemment, indique un ralentissement moyen de la progression myopique de 57 % et de l'allongement axial de 52 %, avec un risque de myopie forte ramené de 38 % (groupe témoin) à seulement 9 % chez les porteurs de Stellest, une donnée particulièrement parlante pour rassurer des parents inquiets sur le long terme. Une cohorte suivie sept ans en Chine, présentée cette année aux congrès ARVO et SFO, confirme un ralentissement moyen de 2,30 dioptries et de 0,92 mm d'allongement axial sur toute la durée du suivi.
La nouvelle génération, Stellest 2.0, disponible en France depuis janvier 2026, embarque une technologie renforcée (H.A.L.T. Max) avec des microlentilles plus puissantes. Les premiers résultats, présentés en mai 2026 au congrès de la Société Française d'Ophtalmologie sur une étude croisée contrôlée, montrent une progression de la longueur axiale à six mois deux fois moins importante avec Stellest 2.0 qu'avec la génération précédente. Un signal encourageant, même si le recul clinique reste encore court sur cette nouvelle version.
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