Des faillites au plus haut, des accusés au plus bas
Les chiffres ne mentent pas. Les défaillances de magasins d'optique atteignent leur niveau le plus élevé depuis que les statistiques existent. Une hécatombe silencieuse, qui contraste brutalement avec l'image d'opulence souvent collée au dos des opticiens. Pendant ce temps, les assureurs font le contraire de ce que la logique commanderait: ils augmentent leurs cotisations, tout en réduisant leurs remboursements. Une double peine pour les professionnels et leurs clients.
La France, un modèle… incomplet
Il faut le reconnaître, sur le papier, le modèle français a tout pour séduire : une offre produit parmi les plus larges au monde, un maillage territorial remarquable (aucun Français n'est vraiment loin d'un opticien de proximité), des créateurs reconnus interna tionalement, des leaders technologiques, et plusieurs dispositifs permettant à chacun de s'équiper à moindre coût, voire gratuitement… Ces atouts sont bien réels, mais masquent une faille de fond.
Le nœud du problème: tout financer avec une seule vente
Le débat sur les marges omet, en effet, un point essentiel: l'opticien ne facture, dans l'immense majorité des cas, qu'un seul acte. Il s’agit de la vente de l’équipement optique. Tout le reste (réfraction, adaptation de lentilles, suivi, service après-vente, dépistages) doit se financer sur ce seul poste.
Quelques professionnels osent facturer leur expertise séparément, mais ils restent minoritaires, et ces honoraires sont parfois absorbés dans le prix de l'achat. Le travail intellectuel et clinique de l'opticien, lui, est invisible dans la facture.
Comparer la marge de l'opticien à celle d'un revendeur classique, c'est ignorer délibérément cette réalité. Un opticien sans local, sans personnel, sans services, et idéalement installé dans un paradis fiscal pourrait effectivement se permettre des marges «gagnées sur les cotisations». L’Uberisation de l’économie vise à la destruction d’une économie par une autre non contributive.
Toute la chaîne facture tous les actes. Sauf lui.
Dans la filière optique, chaque maillon valorise ses produits et ses services: matières premières, fabricants, logisticiens, prescripteurs, assureurs… Tous répercutent l'inflation. Beaucoup font plus et sans prises de risques.
L'opticien, lui, hésite encore à augmenter ses prix, par crainte de perdre des clients, par pression des comparateurs en ligne, par habitude aussi.
À l'étranger, le tableau est différent. Dans de nombreux pays, la facturation des actes optiques non liés à la vente est non seulement courante, mais prise en charge par la sécurité sociale et les assureurs médicaux. Une consultation chez un opticien y est traitée comme un acte de santé, pas comme un passage en caisse.
La question du diplôme: un réel talon d'Achille
La crédibilité de la profession souffre d'un autre handicap : la formation. Un BTS en deux ans pour exercer un métier de santé de plus en plus technique et administré, c'est peu. Et cela alimente les doutes, légitimes ou non, sur les compétences réelles des opticiens à exercer des actes relevant de la santé visuelle.
Nomenclature des actes : la réforme qui pourrait tout changer
Les syndicats professionnels, enfin unis sur ce front, poussent pour une réforme structurelle. L'enjeu central : obtenir la reconnaissance et la facturation des services de santé oculaire, dépistages inclus, sur des bases économiques viables, couvrant salaires, amortissements, loyers.
Cette nomenclature des actes est le verrou à faire sauter. Sans elle, les réformes de surface ne changeront rien à la trajectoire actuelle : une profession qui se vide de ses vocations et perd en attrac tivité auprès des jeunes générations.
L'IA et l'innovation : une promesse suspendue à un modèle économique défaillant
Le potentiel technologique, lui, est au rendez-vous. EssilorLuxottica investit massivement dans l'intelligence arti ficielle appliquée à la vision. D'autres acteurs présentent, congrès après congrès, comme lors du Congrès de la Société Française d'Ophtalmologie, des solutions innovantes, précises, prédictives et prometteuses. Néanmoins, une innovation sans modèle économique viable ne peut pas se développer. Pour que ces avancées bénéficient réellement à la santé visuelle des Français, il faut résoudre l'équation à la base: l'opticien lunetier doit pouvoir vivre de tout ce qu'il fait, pas seulement de ce qu'il vend.