Smart glasses : et si c'était la fin du digital ?

Le 29 Octobre 2026

Plus de 7 millions de paires vendues en 2025 par le tandem Meta – EssilorLuxottica, l’arrivée en France des premières lunettes à écran META, après celles d’Even Realities. Apple, Google et Samsung en embuscade : les lunettes connectées ne sont plus une curiosité du SILMO. Pour l’opticien, la question n’est plus de savoir s’il faut y aller, mais comment tirer parti de ce marché émergent.

Par Bernard Galan
smart glasses

Quand les objets changent plus vite que leur nom

Le titre peut sembler provocateur. Pourtant, les usages évoluent souvent plus vite que les mots qui les désignent. Le téléphone en est le meilleur exemple : il sert de moins en moins... à téléphoner. Beaucoup de jeunes hésitent à prendre la parole et préfèrent écrire, taper ou dicter leurs messages. Cette prise de distance avec l’appel vocal se retrouve aussi bien dans la sphère familiale que dans le monde du travail. Dans le même temps, nous conversons avec l’intelligence artificielle, nous dialoguons avec des centres d’appels robotisés et nous donnons des instructions à des assistants virtuels. C’est dans ce contexte que l’opticien voit arriver un produit déroutant : il ressemble trait pour trait à celui qu’il vend depuis toujours, mais ne sert plus uniquement à corriger ou à protéger la vue.

La fonction « lunette », elle, ne disparaît pas

Il existe pourtant une différence de taille avec le smartphone. Si la fonction « téléphone » est devenue secondaire sur nos mobiles, la fonction « lunette » reste, elle, au cœur de l’usage. Les autres – caméra, audio, assistant IA, traduction, notifications – sont des fonctions complémentaires, pour la plupart empruntées à d’autres objets : smartphone, montre connectée, écouteurs, tablette. Autrement dit, c’est la lunette qui absorbe les fonctions des autres objets, et non l’inverse. Une perspective prometteuse pour les professionnels qui savent l’adapter à un visage et à une ordonnance. 

Les chiffres confirment le basculement. Selon EssilorLuxottica, plus de 7 millions de Ray-Ban Meta et Oakley Meta ont été vendues en 2025 dans le monde. Au deuxième trimestre 2026, le chiffre d’affaires de cette catégorie aurait presque doublé sur un an.

Le vrai atout : la fin du tactile

L’atout majeur des smart glasses réside dans la possibilité de se passer d’une interface tactile. Rappelons l’étymologie : le « digital » vient du latin digitus, le doigt. Les Anglo-Saxons ont étendu le mot aux chiffres (digits), parce que nous avons longtemps compté sur nos doigts. Or, avec les smart glasses, l’écran tactile pourrait perdre sa place centrale et les mains se libérer : c’est la promesse du « hands-free » (sans les mains). 

Les Meta Ray-Ban Display, dont la commercialisation en France était annoncée à partir du 13 octobre, en sont l’illustration. Un petit écran couleur intégré au verre droit affiche messages, itinéraires, traductions ou sous-titres. On le pilote avec le Meta Neural Band, un bracelet qui lit l’activité électrique des muscles du poignet (électromyographie) et transforme des gestes presque imperceptibles – pincer deux doigts, glisser le pouce – en commandes. Meta indique avoir mobilisé près de 200 000 participants pour le mettre au point. Demain, ce sera peut-être une bague. Il faudra s’habituer à voir les porteurs esquisser de discrets gestes un peu partout... 

Ironie de l’histoire : le doigt ne disparaît pas tout à fait, il devient invisible. L’industrie trouvera sans doute un nom pour ce nouveau monde « post-digital ».

L’opticien ne peut pas rester spectateur

Revenons au magasin. Parce que les smart glasses restent avant tout des lunettes, l’opticien a tout intérêt à comprendre cette nouvelle catégorie de produits et à évaluer la place qu’il souhaite lui accorder. D’autant que le terrain se peuple vite : Alain Afflelou a lancé ses lunettes connectées sous marque propre en mars 2026 et Krys a suivi dès avril ; Google et Samsung annoncent pour cet automne leurs premiers modèles conçus avec Warby Parker et Gentle Monster, et Apple est très attendu. EssilorLuxottica proposera de son côté, dès le lancement français des Ray-Ban Display, des verres correc-teurs dans ses propres magasins. 

Certes, les taux de marge sont plus faibles que sur les produits classiques, parfois même de la même marque. Mais avec un prix de vente supérieur, l’écart en euros se réduit sensiblement. Et dans un marché français qui recule depuis le début de l’année, un relais de trafic et de panier ne se refuse pas. 

Attention toutefois à ne pas croire que ces produits épargneront les ventes existantes. La leçon chèrement payée par Nokia puis par BlackBerry face à l’iPhone reste enseignée dans toutes les écoles de commerce : le gagnant n’est pas celui qui protège son produit, mais celui qui accepte de le cannibaliser avant qu’un autre ne le fasse. Il faut donc « switcher ».

La recette d’un opticien visionnaire 

Un excellent opticien savoyard m’a confié sa recette : « Peu importe la baisse du taux de marge, refuser l’innovation me coûtera beaucoup plus cher que les quelques points de marge perdus. En plus, je vends des verres correcteurs haut de gamme et je rajeunis ma clientèle. » Tout est dit. La lunette connectée est aussi une porte d’entrée vers le verre, qui pèse près de 63 % du marché français en valeur, et vers une clientèle plus jeune, plus technophile, qui poussait moins la porte du magasin et se tournait surtout vers le commerce en ligne sans profiter des précieux conseils de l’opticien.

L’histoire se répète

Fort d’une longue expérience dans la profession, je peux témoigner des résistances qui ont accueilli les verres progressifs aux États-Unis, les matériaux organiques en Allemagne, les antireflets en Chine ou les verres photochromiques un peu partout dans le monde. Aucun opticien ne pourrait aujourd’hui survivre en se privant de ces innovations.

Un interrupteur est binaire : avant d’en éteindre un, il faut allumer l’autre. La transition est une décision ; la rupture, souvent une catastrophe pour ceux qui n’ont pas adopté le changement dès son arrivée.